mercredi, 05 février 2020 14:44

Portes forcées

Nullipare c'est parfois
une figure maternelle
non parentale
une femme libre excentrique
un phare
une oreille

 

Pour des jeunes 
fuckés 
perdus
maganés
isolés 

Comme moi à leur âge 
sans reflet adulte inspirant 
auquel me raccrocher  

Être sans enfant c’est aussi
parfois 
avoir du temps
de la présence
du cœur
de l’écoute

Aujourd’hui nullipare
c’est une oreille pour Gimba 

Il a défoncé la porte Madame. Il m’a menacé avec un couteau. Je n’ai rien pu faire.

Elle me dit ça 
comme si le contraire 
la rendait coupable 

Comme si la porte ouverte
à un ami de la famille 
du père surtout
un mercredi d’indigestion
justifiait l’agression

Comme si le viol c'était
la porte défoncée  

Je vous raconte ça Madame parce que vous n’avez pas d’enfant. Moi aussi je préférerais ne pas en avoir. 

Les mots planent 
au-dessus du comptoir
m’entraîne vers elle
se déposent avec ma main
sur la sienne 

Toucher sororal
d’une femme avortée
à une fille violée

Quand mes parents sont rentrés Madame, j’étais sans connaissance. Y m’ont secoué. Je leur ai raconté la porte. Je leur ai raconté le couteau. Ils m’ont répondu silence. Après quelques semaines, j’ai commencé à vomir. Chaque matin. J’avais des crampes au ventre. Ma mère m’a emmené à l’hôpital où le médecin a craché que j’étais enceinte. Je veux pas le garder, je peux pas le garder, je veux pas le garder, je peux pas le garder. Je vais mourir, je vais mourir, je vais mourir, je vais mourir. Si on m’enlève pas ça du ventre, je vais mourir. Sur l’étage il y avait des filles qui se faisaient avortées Madame. Je suis allée m’asseoir avec elles. Y fallait absolument qu’on m’enlève ça du ventre. Ça me tuait. Ça me donnait envie de me venger. 

Gimba a quinze ans
un regard d’arbre centenaire
au milieu des décombres
d’un corps brisé 

Dans le pays natal de Gimba 
une bonne fille baptisée 
ça ne se fait pas violée
encore moins avortée 

L’infirmière a appelé ma mère Madame. Chez moi c’est pas comme ici. Les filles n’apprennent pas à lire. Les filles ne peuvent pas poursuivre leur agresseur. Elles ne décident pas si elles ont des enfants. Ou pas. Ma famille ce sont des bons chrétiens. Tellement bon qu’ils m’ont barricadé dans ma chambre. Pendant huit mois. Ils m’ont forcé à manger. Forcé à boire. Forcé à vivre, les jambes attachées pour pas que j’étouffe la petite tête humide qui sortait du tunnel de mon désespoir.

Une main de femme 
cicatrisée 
sur un cœur plus frêle 
que le corps brisé qui l’abrite 

J’ai pas voulu le nourrir Madame. J’avais même pas de lait. Y peuvent pas me forcer à l’aimer Madame. À la maison on fait comme si c’était mon frère. Ma mère pense qu’un jour je vais l’aimer. Tous les jours je me retiens de pas le tuer.  

Elle a les yeux secs
les poings serrés
sous ma paume refuge 

Le pire Madame, c’est qu’un jour je vais devoir me marier et laisser un homme poilu se coucher sur moi comme l’ami de mon père puis porter ses enfants. Le même cauchemar va se répéter. 

Ben voyons Gimba
au Québec plus personne n’est obligé de se marier
les femmes sont libres 

Son regard engouffre 
les convictions acquises 
dans l’oubli des luttes silencieuses

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