jeudi, 18 avril 2019 09:32

Diana

Diana

 Nous sommes assises dans la cour arrière du cabinet de consultation de Diana. Le vent du soir fait tanguer les branches des grands saules dressés au fond de la cour. Après quelques heures de conversation animée, nous écoutons le bruissement des feuilles qui imite l’incessante mélodie des vagues.

L’air de mai est doux comme le sang qui circule dans nos bras dénudés que le vent caresse du même élan que les branches des saules.

Bast, une des deux chattes tigrées de Diana, vient s’étendre dans l’herbe, à quelques foulées de bras de sa maitresse. L’atypique psychologue quitte sa chaise pour aller frotter son visage contre la fourrure du félin, lui murmurant des secrets à l’oreille.

Lui murmure-t-elle des bribes de notre échange ? 

Je les regarde, deux bêtes férales, et laisse émerger les propos échangés pendant la soirée.

Diana et moi nous connaissons de vue depuis quelques années. Sachant qu’elle n’a pas d’enfant, je lui ai présenté mon projet auquel elle a tout de suite agréée de participer. 

« Je n’ai pas eu de père et ma mère était psychotique, elle se prenait pour le diable. Mon trip de mère je l’ai fait en prenant soin de la mienne, qui partageait son temps entre l’hôpital psychiatrique et le fauteuil du salon. » 

Ce n’est pas la première fois que j’entends ces propos de la part de femmes qui ont décidé de ne pas avoir d’enfants. Certaines se sont occupées d’un jeune frère ou d’une sœur malade, d’autres ont dû jouer la mère de substitution ou encore, comme Diana, se sont élevées seules.

Ces femmes considèrent qu’elles ont assez donné et consacrent leur vie à leur art ou leur carrière, au sport, au voyage, à leur couple ou à la spiritualité.

Lorsque je demande à Diana, si elle croit qu’elle aurait voulue des enfants si elle avait eu une enfance moins difficile, elle me répond qu’elle ne le sait pas. Et elle s’en fout ! Elle ne vit pas l’absence de la maternité comme un manque. Elle n’a tout simplement pas le désir de s’y consacrer, sous aucune forme.

« Ça m’agace que l’on me demande pourquoi je ne veux pas d’enfant alors qu’ avoir des enfants a des implications beaucoup plus importantes.

Lorsque je demande à certaines de mes patientes pourquoi elles veulent des enfants, je reçois souvent une réaction d’indignation. Comme si la pulsion de procréer ne pouvait pas être remise en cause.

Quand tu veux faire un prêt à la banque, on te pose des questions, on vérifie que tu es solvable. Tandis que si tu veux mettre un enfant au monde, on te dit : félicitation madame. On va même t’envoyer un beau chèque à tous les mois. 

Les tarés, les vicieux, les menteurs compulsifs, les paresseux, les fauchés, les alcooliques et drogués ou les névrosés, procréent sans se faire poser de questions. Mais lorsque tu dis que tu ne veux pas d’enfant, tu n’as droit qu’à un bel étiquette sur lequel est inscrit : Pas normale.  

Pourquoi devrais-je remettre en question ma décision de ne pas me reproduire puisque ça n’a pas d’implication sur autrui ?

Que ceux et celles qui veulent se reproduire se demandent pourquoi, bordel de merde ! »

 Après le troisième verre de Pinot Grigio je demande à Diana si elle a déjà eu le désir d’avoir des enfants.

 

« Au milieu de ma vingtaine j’ai voulu un enfant pour redonner ses lettres de noblesse à la lignée familiale des Vlad, mais ça n’a pas duré. C’est une chose de converser avec l’archétype de la mère, mais ça en est une autre d’incarner le mythe.

Toutes les femmes ont, à un moment ou un autre, été visitées par l’archétype de la mère. C’est naturel puisque procréer est notre fonction biologique. Mais considérer la maternité ce n’est pas comme assumer les implications d’avoir un enfant.

Certaines femmes ont l’appel du ventre. C’est à dire que le désir de procréer provient d’un appel intérieur puissant, qui s’inscrit dans un cheminement personnel et parfois même spirituel.

Encore de nos jours, beaucoup de femmes ont des enfants pour se conformer à une norme sociale ou pour meubler un vide intérieur. C’est une étape qui se situe quelque part après l’achat de la maison, quand la carrière est bien entamée, mais avant l’augmentation du risque de trisomie, de fausses couches et de carences en acides aminées. 

 Pour moi, l’appel du ventre n’a pas été assez fort pour incarner le mythe de la maternité. Quand j’ai soupesé les implications de devenir mère, mon corps a perçu la gestation comme un envahissement. Une agression. Je ne voulais pas qu’un être dépende de moi, je sais que je lui en aurais voulu par la suite.

Cela ne veut pas dire qu’uniquement celles qui veulent des enfants devraient concevoir. Certaines en ont eu sans que ce soit prévu et ce fût pour elle une grande source d’épanouissement. 

Mon point est, au lieu de demander justification à celles qui ne veulent pas d’enfant, interrogeons-nous en tant que société sur la pertinence de procréer à l’ère moderne. »

* En couverture illustration de Diana en faIence par Daniel Folkmann

 

 

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