mardi, 07 mai 2019 10:11

Fragments d'improcréation

 Ce texte est dédié aux filles et aux femmes qui ont, à un moment de leur vie, choisi l'avortement; par conviction, par compassion ou par pauvreté émotionnelle, affective ou monétaire.
Ce texte est un coup de hache dans le mur de la honte et de l'isolement qui entoure celles qui ont dispensé la mort plutôt que la vie. Mais tôt ou tard, qu'elle ait choisi l'avortement ou la procréation, la femme sera confrontée à des regrets, de l'abattement et des doutes. Ce fragment de vie est écrit à la lueur d'une chandelle par une nuit de grand vent sans lune, une nuit sans feuilles dans les arbres, sans chaleur, ni sommeil.

I.                 Regrets

Derrière mes paupières closes siffle une agitation sournoise. Je tente de faire comme si elle n’existait pas, mais celle-ci devient aussi bruyante qu’un train.À nouveau les remords font dérailler mon esprit. Mon crime ? Avoir renié ma mère, ma fille. Avoir séduit le père originel pensant conquérir le monde. Mon ventre ferme autrefois exhibé, est devenu un ballon rouge soufflé à l’hélium qu’aucun enfant ne tient dans sa main, et qui se perd dans un ciel gris de tempête. Ce sont ces mères de famille à la taille un peu épaisse qui triomphent: ces femmes que j’ai autrefois méprisée du haut du perchoir de ma vanité. Aujourd’hui je ne suis sans grandes amies, ni filles, ni causes;  une coquille vide agitée par le vent aigu des regrets.

II.                 Filiation

L’absence de filiation à une mère, à une fille, résonne dans mes jambes sans racines ni rameaux. En refusant la maternité, j’ai bafoué la femme. Pas la rose ou la soumise, mais celle du sang et des entrailles. Cette pensée obsédante stagne entre mes oreilles comme le nuage coincé contre la montagne provoque l’orage. Est-ce qu’un être extirpé de ma chair rédimerait mon passé ? Je fantasme sur la joie qu’apporterait un enfant, mais les implications réelles mettent fin au spectacle. Pourtant, c’est ainsi que la vie semble vécue. L’avènement des enfants : la consécration d’une vie réussie. Ça ne devrait pas être si difficile si tout le monde le fait. Alors pourquoi me suis-je fait avorter comme certaines échangent une paire de souliers ? Si j’avais gardé cet enfant, je ferais partie d’un club sélect. J’aurais une identité reconnue à laquelle me raccrocher les jours orageux et les nuits trop claires: je serais mère. Je connaîtrais enfin cette complicité féminine que je ne me souviens pas d’avoir partagée avec ma mère, même si elle affirme le contraire. Je deviendrais complice de parfaites inconnues : toutes unies par le landau. 

 

III.        Doutes

Je m’identifie trop à l’esprit qui ressasse et pas assez au corps rompu par le ressac des regrets. Les Chinois croient que le cœur est la demeure de l’esprit. Ce ne serait donc pas ma tête l’agitatrice, mais le cœur. Pourquoi paniques-tu mon petit cœur ? Est-ce parce que demain est la date butoir pour enfanter avant quarante ans ? Mais déjà des mèches blanches trahissent ma chevelure dorée. Si j’avais un bébé, les gens se demanderaient-ils si je suis une vieille mère ou une jeune grand-mère ? C’est reparti. Mon cœur emporte mon esprit. Mes jambes tirent du bout des orteils à l’utérus; mon enveloppe corporelle semble trop étroite pour contenir le dilemme procréatoire. 

 

IV.        Hantise

Je tente d’attirer le sommeil en flattant ma joue droite du bout des doigts, mais la lumière saccadée de mon stroboscope intérieur projette des images de mère au sourire niais, berçant un beau bébé. Elles semblent toutes plus heureuses que moi. Demain matin, lorsque la nuit sera enfin couchée, j’irai acheter des chandelles et des souliers. Depuis quelques mois, mes orteils cognent contre mes chaussures. À l’aube de la quarantaine, on ne grandit plus, on s’affaisse. Jusqu’aux plantes des pieds. Ces mêmes plantes qui, l’été dernier, frémissaient de douceur au contact de la mousse végétale, sont aujourd’hui prête à rompre sous la dureté des coups de mes pensées. Mes cuisses craquent tendues comme une peau de tambour. J’aimerais qu’elles se fendent pour que s’écoule le pus des images infanticides qui entaillent la chair de mon esprit. 

 

V.        Ténèbres

Il y a bien un enfer pour celles qui refusent de porter la vie. J’en témoigne. Du lever au coucher du soleil, je cours, je lis, je nage, j’enseigne. Je me repose dans la frénésie. Sous les rayons de lune, derrière des yeux béants comme une bouche terrifiée, j’imagine ta petite main qui caresse mon visage. Il me semble qu’elle seule pourrait apporter un semblant de paix à mon esprit hanté par les gémissements d’un utérus bafoué. Je ne suis source d’aucune chaleur. Mère d’aucune vie, autre que celle des mots de misère; des mots acides qui brûlent mes yeux trop grands ouverts. Il me semble que de t’avoir offert le passage dans cette vie aurait racheté mes fautes nubiles. Tes pleurs feraient fuir le spectre de la jeunesse fanée qui hante mes nuits. 

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